Imprimé depuis le site Formindep / publié le jeudi 15 décembre 2016 - par Robert MOLIMARD

Gilbert LAGRUE est mort

Le Professeur Gilbert LAGRUE, grande figure de la médecine, disparait. Il a voulu que le tabagisme soit reconnu comme un problème majeur de santé publique, et que les fumeurs soient pris en charge par les médecins avec un sérieux scientifique. 


Notre histoire commune est longue. En 1950, Il était mon interne, moi son externe chez Deparis à Bicêtre, que tout le monde considérait comme un Saint. Je l’admirais déjà. Trente ans plus tard, dans l’ignorance réciproque, chacun avait ouvert dans son service hospitalier une consultation « anti-tabac », que nous assurions personnellement, conscients qu’on ne pouvait les laisser au pur empirisme.

Lorsque, à la suggestion du doyen de l’UER des Saints Pères, j’ai organisé en 1982 la Première journée de la dépendance tabagique pour tenter de rassembler les scientifiques éventuellement intéressés par le thème, il était là, avec les neurophysiologistes Jeannine Louis-Sylvestre, spécialiste du comportement alimentaire, et Patrick Mac Leod, de l’olfaction. À l’issue de cette journée nous avons fondé le 16 décembre 1983 la Société d’étude de la dépendance tabagique et des comportements apparentés. C’était un prélude à l’Addictologie. Pendant une dizaine d’années, nous avons œuvré main dans la main, en tentant de développer une recherche fondamentale inexistante sur le tabac. Mais des divergences apparaissaient. J’abordais le problème en chercheur, lui en missionnaire. Ainsi, il avait adopté le terme de sevrage tabagique, très dans l’esprit de la médecine moderne, évoquant une action contraignante externe faisant la part belle aux médicaments. Je préférais favoriser une évolution interne du fumeur l’amenant à abandonner sa cigarette, et récusais donc le mot de sevrage qui, pour tous ceux qui ont eu à le subir bébés, évoque une séparation forcée douloureuse.

Absolument persuadé de l’intérêt de la nicotine pour sevrer les fumeurs, il fonda et présida le Groupe d’Etude sur le Sevrage Tabagique (GEST), entièrement financé par Novartis. Il le mettait ainsi en concurrence avec notre Société devenue Société de Tabacologie. Je suis certain qu’il pensait ainsi agir dans l’intérêt des fumeurs. Le puissant soutien des laboratoires pharmaceutiques lui paraissait bénéfique, et même nécessaire pour les aider à sortir de leur dépendance. Je l’ai toujours vu détaché des contingences matérielles, sans autre intérêt personnel que la satisfaction intellectuelle au succès d’une action qu’il considérait comme un devoir.

Mes prises de position tranchées, mes réticences et mon souci d’indépendance de la Société de Tabacologie vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique l’irritaient. Finalement, lors d’une réunion de du Conseil d’Administration à l’occasion de notre journée annuelle à Tours en juin 2004, il quitta la salle visiblement furieux en claquant bruyamment la porte. C’était le clash. Mais quelques mois plus tard, aux élections lors de l’Assemblée Générale de la Société, après de nouvelles adhésions suscitées par l’association Tabac & libertés de Pierre-Fabre-Santé, j’étais mis en minorité. Afin du passé faire table rase, la Société changea même de nom pour celui de Société Française de Tabacologie. Je refusai la proposition d’en être Président d’honneur, et ne renouvelai pas mon adhésion à une Société désormais sous la coupe des laboratoires. Je trouvai au Formindep avec Altertbacologie la tribune indépendante que je souhaitais.

Je reconnais l’énorme travail de Gilbert quand à la prise de conscience des risques du tabagisme, et son implication personnelle, son contact direct avec les fumeurs dans ses consultations qu’il a assurées bien après l’âge de la retraite. Il avait acquis une grande connaissance de la dépendance, et pourtant n’avait jamais fumé, ce qui étonnait les fumeurs. Son attitude médicalisante me semble cependant avoir ouvert la voie à des groupes de pression puritains ou intéressés, auxquels il n’a pas su, voulu ou osé résister. Ils sont responsables de l’abandon de toute recherche fondamentale sur le tabac, qui était le but initial de la Société de Tabacologie, et d’une politique publique purement répressive et pérenne malgré son inefficacité notoire.

Malgré ces divergences incompatibles, j’ai le plus profond respect pour Gilbert, pour son honnêteté dans ses convictions, et pour les années d’amitié sincère que nous avons vécues ensemble.

Robert MOLIMARD

Post Scriptum :

Cet article est aussi publié sur le site de Robert MOLIMARD : http://www.tabac-humain.com